Automne Musical de Spa

GÉNÉRATION BAROQUE 2015

Date

Dimanche 29 novembre 2015

Lieu

Théâtre Jacques Huisman

Plan d'accès

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L'Italiana in Londra (1778)

Une perle de l'opéra comique italien, composée de personnages hauts en couleurs et considérée comme le premier grand succès du compositeur italien.

 

 

Le parlement de Musique

Domenico Cimarosa, musique
Giuseppe Petrosellini, Libretto
Martin Gester, Direction musicale et dramaturgie

Graziana Palazzo, Livia
Eva Maria Soler Boix, Madame Brillante
Francisco Xavier Manalich, Sumers
German Enrique Alcantara, Milord Arespingh
Jaroslaw Kitala, Don Polidoro

Carlos Harmuch, Mise en scène
Anita Fuchs, Scénographie et graphismes
Christian Peuckert, Lumières

Production de Génération Baroque

 

Revue de presse

Barr - 31/10/2015

Composé en 1778, une année tragique pour Domenico Cimarosa (1749-1801) puisque son épouse Gaetana mourut en couches, L'Italiana in Londra, Intermezzo in musica, sur un livret de Giuseppe Petrosellini, fut représenté au Teatro Valle à Rome le 28 décembre de la même année. Cette première représentation fut donnée avec une distribution entièrement masculine du fait d'un édit papal interdisant aux femmes de monter sur scène. À cette occasion le castrat Girolamo Crescentini, âgé de 17 ans joua le rôle de la prima donna. Le succès fut immédiat et l'opéra fit rapidement le tour de l'Europe. Joseph Haydn le monta à Ezsterhaza en 1779 et le fit représenter de nouveau en 1788. Il ne semble pas que cet opéra fut modifié à cette occasion, en tous cas aucun air d'insertion ne fut composé par Haydn pour cet opéra. Ce ne fut pas le cas de l'opéra comique qui fut donnée à Paris sous le titre l'Italienne à Londres, avec seulement sept numéros provenant de l'original (1,2).

Madame Brillante héberge sous un faux nom (Errichetta) dans sa locanda, Livia, une émigrée italienne, Don Polidoro, un riche napolitain (rappelons ici que le royaume de Naples était à cette époque un état indépendant dirigé par Ferdinand IV et Marie-Caroline de Habsbourg, sœur de Marie Antoinette de France), et Sumers un puissant marchand hollandais. Sur ces entrefaits, débarque Milord Arespingh, un noble anglais qui jadis eut une liaison avec Livia, mais renonça à l'épouser pour cause de mésalliance sous la pression de son père. Milord va reconnaître en Errichetta, son ancien amour et l'interdit paternel une fois levé, va l'épouser tandis que Madame Brillante réussira à séduire Don Polidoro.

Le livret avait tout pour plaire en cette fin de dix-huitième siècle: il oppose clairement l'aristocrate arrogant et oisif (Milord) au bourgeois laborieux (Sumers) appartenant à une caste dont la puissance économique ne cesse de croître. De même l'amour partagé surmonte les difficultés, les conventions et toutes sortes de barrières sociales dont le choc des cultures.
En ce qui concerne la musique, l'Italiana in Londra marque un recul par rapport à l'opéra précédent de Cimarosa, Armida immaginaria. La fantaisie et la folie qui régnaient dans Armida immaginaria, dont l'histoire se place dans ce que nous appellerions aujourd'hui un hopital psychiatrique, laissent place à une musique bien plus sage. En fait, les deux actes de l'Italienne consistent en une suite d'airs entrecoupés de récitatifs secs et un seul récitatif accompagné. De plus l'orchestration devient rudimentaire avec la première place aux violons et des vents réduits à la portion congrue. Tout l'intérêt va donc se concentrer dans les ensembles qui terminent les deux actes.
Celui de premier acte est particulièrement important, il dure près de dix-sept minutes. Il commence dans un tempo modéré et finit prestissimo au fil d'une impressionnante accéleration frénée en son milieu quand Don Polidoro chante une sérénade napolitaine authentique, seul morceau écrit dans le mode mineur (3). Dans la scène ultime afin de traduire le désarroi qui saisit tous les protagonistes, Giuseppe Petrosellini utilise la métaphore des occupants d'un navire surpris par une violente tempête: "Son qual nave in mar turbato; fra l'orror della tempesta.... Ce passage, en dépit d'un petit orchestre et les cinq passagers du navire en déroute, est d'une rare puissance. 
L'Italiana in Londra est un jalon important sur la route qui mène aux chefs-d'oeuvre de Domenico Cimarosa que sont Le Trame deluse (1786) et Il Matrimonio segreto (1792).

Il s'agit à ma connaissance de la première création de cet opéra en France depuis l'adaptation de 1801. Génération Baroque, qui a monté le spectacle est l'atelier lyrique et orchestral du Parlement de musique, un ensemble dirigé par Martin Gester.
La scène qui se déroule à une époque indéterminée est décorée de panneaux évoquant la capitale britannique et des intérieurs bourgeois. Comme dit dans la présentation du spectacle, l'action nous plonge dans un univers à la fois amoureux et burlesque qui est celui de la comédie napolitaine, sur fond de montée de la bourgeoisie et du commerce international. La direction d'acteurs très précise participe activement à la caractérisation des personnages qui, avec l'aide de la musique , acquièrent une humanité authentique. À noter que la plupart des récitatifs secs ont été remplacés par des dialogues en français résumant avec efficacité l'intrigue qui se déroule à toute vitesse. Le fait que les artistes proviennent de différents pays européens est en totale cohérence avec le livret.

Graziana Palazzo (soprano) est Livia, l'Italienne. Elle chante deux parmi les plus beaux airs de la partition. Si dans le premier, elle n'avait pas tout à fait pris ses marques, par contre dans les ensembles et surtout dans le second air, Dunque per un infido..., elle donna la pleine mesure de son talent et nous enchanta de sa belle voix au legato parfait. Eva Maria Soler Boix donna une version désopilante du rôle de madame Brillante. Elle n'est pas seulement une comédienne née mais encore une chanteuse d'exception dont la voix se projette hardiment. Francisco Javier Manalich (ténor) incarna Sumers, le négociant hollandais, avec beaucoup d'intelligence et des moyens vocaux très convaincants. German Enrique Alcantara fit preuve de capacités vocales remarquables dans des airs au registre très tendu notamment dans le fameux Sire, Io vengo a vostri piedi.... Enfin, Jaroslaw Kitala (baryton) fit preuve d'un tempérament comique hors du commun et nous régala de sa belle voix bien projetée. A noter que les cinq protagonistes firent vibrer la salle dans le magnifique ensemble qui clôt l'acte I, clou du spectacle. Ajoutons enfin que les cinq comédiens-chanteurs évoluèrent souvent parmi les spectateurs en les prenant parfois à témoin à la grande joie du public.
Martin Gester assura le direction de l'orchestre et des chanteurs avec son autorité habituelle. Les membres de l'orchestre, jouant sur instruments anciens dans une optique historiquement informée, firent preuve de capacités techniques et expressives remarquables dans des tempi souvent très rapides. D'excellents cors naturels apportèrent à l'orchestre l'assise harmonique, garants d'une belle sonorité d'ensemble.


(1) Lorenzo Tozzi, Notice (en italien et anglais) de l'Italiana in Londra, Incisione Bongiovanni, 1986.
(2) Nick Rossi and Talmage Fauntleroy, Domenico Cimarosa, his life and his operas, Greenwood Press, 1999, pp 180-1.
(3) Cette sérénade se trouve également dans Pulcinella vendicato nel ritorno di Marechiaro et dans l'Osteria di Marechiaro de Paisiello, dans I tre amanti de Cimarosa et dans Le Cantatrici Villane de Fioravanti.